
Elle a failli voir sa maison brûler. Un ramonage bâclé, une cheminée coudée, un professionnel peu sérieux et le feu qui commence à prendre. Ce soir-là, Elsa Tran a compris, dans sa chair, ce que ses journées lui enseignent depuis trois ans : le risque n'arrive pas qu'aux autres, et prévenir n'est pas une option. Autour d'elle, on lui dit volontiers qu'elle était déjà faite pour ce poste, un peu "psychorigide", comme elle le dit elle-même avec autodérision. C’est sûr qu’elle est la première à rabâcher que le port du casque à vélo n’est pas une option. C’est sûr qu’elle peut avoir une légère tendance à voir le danger partout. Peut-être. Mais dans un monde où le dérèglement climatique s'invite sur toutes les ondes, il y a pire défaut que de prendre le risque au sérieux.
Elsa Tran a participé à la création et au lancement en 2023 de l'écosystème Ma Prévention chez Allianz France, Avant cette initiative, il existait chez Allianz des sujets de prévention rattachés à différentes activités : des actions de préventions routières et santé, quelques actions éparpillées, mais pas de vision d'ensemble. Elle en a fait ont une véritable entité transverse, couvrant tous les risques et tous les marchés : climat, santé, cyber, déplacement, accidents de la vie, particuliers, professionnels…. Elsa Tran en pilote une partie, et notamment le périmètre climatique (inondations, sécheresse, grêle, feux de forêt…).
Ces enjeux de prévention sont également portés au travers d’Allianz Prévention, l’association lancée il y a un an qui, avec ses près de 90 bénévoles, rayonne dans les écoles, les foires et les salons pour acculturer, dans les territoires, les Français aux risques qui les entourent.
Le sujet d’Elsa Tran du moment, c'est le paradoxe français de la prévention. "Je paie une assurance, donc pourquoi est-ce que je ferais des travaux ?" C'est le mur auquel elle se heurte chaque jour. Une logique rationnelle à l’échelle individuelle, et dommageable à l'échelle collective. Car le pot commun, comme elle le dit sans détour, n’est pas infini. Le régime des catastrophes naturelles est une magnifique invention française, mais combien de temps peut-il tenir sans actions citoyennes. Et les 12 millions de maisons potentiellement exposées au retrait-gonflement des argiles pourront-elles continuer à être assurablesassurable, si rien n’est fait pour prévenir, améliorer, contenir le risque ? L’assurance repose sur la probabilité de survenance d’un aléa. Aussi, dès lors qu’il s’agit d’un problème avéré, les calculs ne sont plus bons !
Face à cela, elle a développé une méthode en trois temps : informer d'abord, via des outils comme Géorisques ou l'outil Allianz GloRiA qui cartographient les expositions au risque des particuliers ; alerter ensuite, grâce aux systèmes météo publics ou aux alertes Allianz développées avec Predict et Météo France ; Et enfin agir pour protéger son habitation grâce à des travaux adaptés (s’aider de diagnostics de vulnérabilité, d’études de sol et réseaux). Un triptyque simple, mais qui se heurte à une réalité plus complexe : les fonds existent (Fonds Barnier, Fonds Prévention Argile, Aides locales…), mais le parcours administratif les rend parfois difficilement accessibles. Et personneEt quasi-personne ne le sait.
C'est ce décalage qu'elle cherche à combler, avec une conviction qui tient autant du chercheur que du pédagogue. Elle descend dans les bassins d'essais inondation : bottes aux pieds, dans un centre expérimental en Occitanie, pour tester en grandeur nature les batardeaux et barrières anti-inondation dernière génération. Elle court en grande surface, noter les solutions existantes comme un nutri-score sur l'étanchéité, la facilité de montage et l'encombrement. Elle participe au Groupe de travail AFNOR pour coconstruire les futures normes de certification de ces dispositifs parce qu'aujourd'hui, “un batardeau n'a pas plus de garantie qu'un extincteur sans label”. Elle travaille avec les ministères, la Fédération française de l'assurance, la Caisse centrale de réassurance. Elle était à l'Assemblée nationale la semaine passée, aux côtés des banques, de la SNCF et de la grande distribution, pour contribuer à la sortie d'une loi climatique qui peine à remonter dans les priorités budgétaires. "C'est quand même fou", dit-elle, que le sujet qui impacte tout le monde, pauvres, riches, publics, privés — ne soit pas en haut de la pile.
Et c'est là qu'Elsa Tran déplace le projecteur. La prévention n'est pas qu’une affaire de gestes individuels même si les gestes comptent. C'est un sujet structurellement public-privé, qui ne peut pas se régler à la seule maille du particulier. Quand l'eau entre dans les maisons, c'est qu'on a mal préparé en amont à l'échelle locale et régionale : mauvais aménagement du territoire, normes constructives insuffisantes. L'assureur arrive en bout de chaîne avec ses conseils, ses alertes mais il ne peut pas se substituer à l'État, aux communes, aux urbanistes, aux citoyens-ennes.
Ce qu'elle rend visible, finalement, c'est un sujet de société qui dépasse largement l'assurance. Les risques climatiques, depuis 2024, sont devenus la deuxième préoccupation des Français, juste après l'inflation. Mais l'inquiétude ne se traduit pas uniformément en action : ceux qui peuvent se protéger le font, les autres commencent par essayer de boucler leur fin de mois. La prévention est aussi une question de justice sociale. Et l'assurabilité, une fois encore, n'est pas seulement une équation technique, c'est une question de ce que la société accepte de partager, et de ce qu'elle laisse à la charge de chacun, sachant que le coût du risque, lui, ne disparaît jamais. Il se déplace, se reporte, se concentre. Souvent sur les plus exposés.
Elsa Tran n'a pas attendu sa prise de poste pour intégrer tout ça. un titre pour comprendre ça. Elle l'a fait, il y a des années… un soir, devant une cheminée qui flambait.

