
Fréquence trop élevée, risques trop corrélés, solidarité qui s'effiloche : les vraies frontières de l'assurable ne sont pas uniquement financières.
Il y a une question qu'on hésite à poser, parce que la réponse fait peur : et si le système qui nous permet de construire, d'entreprendre, d'habiter atteignait un jour ses propres limites ?
Pierre Vaysse, Directeur Général Délégué d'Allianz France, a une façon nette de poser le problème. L'assurance repose sur un principe fondamental : mutualiser ce qui n'arrive qu'à une petite partie. Si votre maison brûle, les mille autres propriétaires qui n'ont pas connu l'incendie permettent de vous indemniser. C'est beau, c'est solide à condition que le feu ne prenne pas partout en même temps.
C'est là que les limites de l'assurabilité apparaissent. Elles sont de deux natures, bien distinctes, et souvent confondues. La première est une limite individuelle : quand le risque d'un assuré devient si élevé qu'il ne peut plus être absorbé par la mutualité. Une maison construite en bord de falaise sur la mer par exemple ou une maison inondée tous les ans n'est plus assurable au sens strict ; non parce que l'assureur refuserait de couvrir le risque, mais parce que l'indemnisation annuelle équivaudrait bientôt à la valeur du bien lui-même. Ce n'est plus un risque qu'on partage, c'est une certitude qu'on finance. Le problème, là, n'est pas l'assurance. C'est que la maison est garantie d’être détruite à court terme.
La seconde limite est d'une autre nature, moins visible, plus redoutable. C'est la limite systémique : quand un événement touche tout le monde en même temps. La guerre, une émeute, une catastrophe nucléaire, ou rappelons-nous, le Covid (où chaque restaurant, chaque hôtel, chaque salle de spectacle fermait simultanément). Un assureur peut tenir face au sinistre d'un seul, de quelques-uns, d'une fraction. Il ne peut pas tenir face à une économie entière à l'arrêt. Ce n'est pas une question de mauvaise volonté : c'est une question de capital disponible. Assurer l'ensemble du PIB d'un pays demanderait d'immobiliser l'ensemble du PIB d'un pays. Le modèle s'effondre alors sur lui-même.
Le changement climatique a la particularité de combiner les deux.
Certains territoires connaissent une fréquence de sinistres qui dépasse ce que la mutualisation peut absorber. Et les grands événements ( tempêtes, sécheresses exceptionnelles, épisodes de retrait-gonflement des argiles) frappent simultanément des milliers de foyers. Double peine.
À ces deux limites techniques, Édouard Binet, directeur de l'indemnisation chez Allianz France, en ajoute une troisième, la plus difficile à admettre parce qu'elle n'est pas mathématique, elle est sociétale. Un système d'assurance tient tant que les individus acceptent d'être solidaires les uns des autres. Tant qu'ils consentent à ce que leur cotisation serve aussi à payer des dommages qu'ils ne subiront jamais. C'est ce contrat implicite qui fonde toute mutualisation. Il n'est pas gravé dans le marbre. Il repose sur une confiance, sur un sentiment de faire société ensemble. Si ce sentiment se délite, si la conviction s'installe que certains risques sont trop locaux, trop particuliers, trop lointains de son propre quotidien, le système peut se fissurer autrement que par les mathématiques.
Alors, existe-t-il une limite ? Oui, bien sûr.
Mais elle n'est pas là où on la cherche souvent. Ce n'est pas d'abord une limite financière : les modèles, les réassureurs, les mécanismes publics permettent d'aller très loin. C'est une limite comportementale, sociétale, territoriale. La vraie question n'est pas : peut-on encore tout assurer ? C'est : sommes-nous encore prêts à faire les choix qui maintiennent l'assurabilité collective ? Ne plus construire là où le risque est certain. Investir dans la prévention au-delà de la reconstruction. Changer de regard porté sur le prix de l’assurance, pour qu’il soit vu comme un investissement et non comme une taxe.
Pierre Vaysse en est convaincu : oui, l'assurabilité peut tenir. Pas partout, peut-être. Mais presque. À condition de commencer maintenant. Et de ne pas confondre l'outil (l'assurance) avec la cause (le risque lui-même).

