
Entretien croisé avec Alain Franck Bechade, ingénieur géotechnicien, et Pierre Vaysse, directeur général délégué d'Allianz France, à l'occasion de la parution de "Comprendre et prévenir les fissures : changer de regard sur le risque".
On croit savoir ce qu'est une fissure. On pense au pire, on appelle un expert, on attend un devis. Et souvent, on reste sidéré. Alain Franck Bechade, ingénieur spécialiste des fondations, a écrit un livre pour sortir les propriétaires de cette sidération. Pierre Vaysse, qui en a signé la préface, y voit quelque chose de plus large : un geste de prévention qui engage l'avenir de l'assurabilité. Entretien.
Blog de l'Assurabilité : Un livre sur les fissures. Le sujet peut sembler technique. Pourquoi fallait-il l'écrire ?
Alain Franck Bechade : Parce que ça n'existait pas. Il existe un guide technique, sérieux, rigoureux, du CSTB sur les pathologies des fondations superficielles, mais écrit pour des professionnels. Pas pour le propriétaire qui découvre une lézarde un matin sur son mur et ne sait pas quoi en penser. J'ai voulu traduire ce savoir en langage simple. Comprendre pourquoi une maison se fissure en terrain argileux, identifier les causes possibles autour de son habitation, agir plus tôt en prévention comme en remédiation.
Pierre Vaysse : Ce que je trouve juste dans cette démarche, c'est le point de départ : l'exposition au risque RGA concerne aujourd'hui une maison sur deux en France. C'est massif. Et pourtant, la prise de conscience reste faible. Les solutions proposées traitent les conséquences (souvent de façon très coûteuse) sans s'attaquer aux causes. Ce livre change cette donne. Il donne aux propriétaires les moyens de comprendre leur situation. Et comprendre, c'est déjà une forme d'action.
BDA : Donc ce n'est pas seulement un guide pratique. C'est presque un outil de politique publique.
PV : La prévention est devenue un enjeu collectif. L'assureur n'a pas vocation à être uniquement un indemnisateur de sinistres. Il doit être un acteur de la gestion du risque en amont. Ce livre s'inscrit dans cette logique.
BDA : Il y a des réflexes très ancrés sur les fissures : "c'est l'argile", "les fondations ne tiennent pas", "il faut des micropieux". En quoi cette vision pose-t-elle problème ?
AFB : Elle réduit un problème complexe à une seule variable, et elle oriente tout de suite vers la réparation lourde. Or le cœur du diagnostic est presque toujours hydrique. Ce n'est pas la nature du sol qui est en cause en premier lieu, c'est la manière dont l'eau circule autour de la maison, dont la végétation puise dans le sol, dont les eaux de surface sont gérées. C'est un problème analysable. Et dans la grande majorité des cas, c'est un problème maîtrisable. Dès lors qu'on le comprend.
BDA : Et ce mauvais diagnostic a des conséquences financières importantes.
AFB : Considérables. On oriente les propriétaires vers des solutions verticales (reprises en sous-œuvre, injection de résine) qui sont invasives, coûteuses, et qui traitent les symptômes sans s'attaquer à la cause. Le problème peut réapparaître. L'argent a été dépensé. Et la maison n'est pas moins vulnérable.
BDA : Vous parlez de prévention "horizontale". C'est quoi, concrètement ?
AFB : C'est agir sur l'environnement immédiat de la maison plutôt que sur la maison elle-même. La gestion des eaux de pluie, le drainage des abords, le choix et la gestion de la végétation, l'aménagement des surfaces proches des fondations. Des gestes souvent simples, peu intrusifs, peu coûteux. Et qui peuvent réduire considérablement la probabilité d'un sinistre.
PV : Pour l'assureur, le bénéfice est double. D'abord, une réduction de la fréquence et de la gravité des sinistres. Ensuite, et c'est plus profond, une meilleure préservation de l'assurabilité des territoires. Si on ne fait qu'indemniser des sinistres récurrents sur des zones très exposées, on arrive à un point de rupture. La prévention horizontale permet de ne pas y arriver.
BDA : Donc c'est aussi une façon de maintenir le modèle assurantiel dans la durée.
PV : Exactement. Préserver l'assurabilité, c'est réduire la vulnérabilité en amont et pas seulement compenser en aval. Ce livre le dit, à haut
BDA : Le sous-titre du livre parle de "changer de regard". C'est presque une promesse philosophique pour un guide technique.
AFB : C'est voulu. Une fissure, pour la plupart des propriétaires, c'est une source d'angoisse. On ne comprend pas ce qui se passe, on ne sait pas si c'est grave, on est dépendant d'experts dont on ne maîtrise pas le langage. Mon objectif, c'est d'inverser ça. Donner une méthode d'observation structurée : la maison, le sol, l'eau, la végétation, les aménagements alentour. Permettre à chacun de poser les bonnes questions, au bon moment, aux bons interlocuteurs.
PV : Ce que ça change, en profondeur, c'est la relation au risque. Les fissures ne sont plus un phénomène incompréhensible ou fatal. Ce sont les conséquences de mécanismes physiques identifiables. Et des mécanismes identifiables, on peut agir dessus. Cette capacité d'agir est déterminante pour l'avenir parce que l'assurance ne peut pas être le seul rempart face à l'intensification des risques climatiques et géotechniques.
BDA : En une phrase : à qui s'adresse ce livre ?
AFB : À tout propriétaire qui veut comprendre sa maison et reprendre la main.
PV : Et à tous ceux qui ont compris que préserver l'assurabilité, c'est l'affaire de chacun.