
Face à la montée des risques, la tentation de tout mutualiser par l'État est forte. Mais socialiser le risque, c'est aussi effacer le signal qui pousse à s'adapter.
Quand les inondations se succèdent, quand les primes d'assurance augmentent dans les zones exposées, une question revient souvent : pourquoi les assureurs ne font-ils pas leur travail ? Et pourquoi l'État ne pourrait-il pas tout prendre en charge ?
La question est légitime. D’ailleurs, en France, l'État joue un rôle dans l’indemnisation d'évènements climatiques majeurs depuis 1982 à travers un mécanisme remarquable : le régime des catastrophes naturelles.
Son principe est mal connu des Français. Ce n'est pas l'État qui rembourse les sinistres climatiques. C'est un fonds de réassurance, la Caisse centrale de réassurance, alimenté par une fraction des primes d'assurance de tous les assurés. La solidarité, ici, ne vient pas des impôts. Elle vient de la mutualisation entre assurés. Ce que l'État apporte, c'est quelque chose d'autre : une garantie. La certitude que le système tient même en cas d'événement exceptionnel. En 1999, par exemple, avec les tempêtes Lothar et Martin, ou avec le cyclone Irma aux Antilles, le système a tenu sans faire sauter le régime. En dernier recours seulement, l’Etat peut décider d’agir. Mais sa première intervention, c'est la règle, pas le chèque.
Cette architecture est un équilibre subtil. L'État fixe les conditions de couverture, les périls éligibles, le taux de cotisation. En échange, les assureurs s'engagent à rester présents sur l'ensemble du territoire, y compris dans les zones les plus exposées, là où le marché pur conduirait naturellement à l'exclusion. Ce pacte implicite permet d'éviter ce qu'on observe aux États-Unis, où une régulation défaillante conduit certains assureurs à quitter des États entiers (la Californie, la Floride) laissant des milliers de propriétaires sans couverture à prix acceptable.
Pourquoi ne pas aller plus loin, alors ? Pourquoi ne pas créer, comme certains l'ont proposé, une grande sécu climatique qui socialiserait entièrement le risque ? En fait, cette initiative compréhensible sur le papier aurait un effet négatif : la perte du signal prix. Dès que le prix de l'assurance cesse d'être le reflet du risque, il cesse d'être un signal. Et sans signal, il n'y a plus d'incitation ni à construire différemment, ni à prévenir, ni à s'adapter.
On peut trouver une consolation à court terme dans la péréquation totale. Mais on paie le prix collectivement sur le long terme : un risque qui dérive, des comportements qui ne s'ajustent pas, une prévention qui n'a plus de raison d'être. À la fin, les plus exposés, les moins riches, les moins mobiles, perdent les premiers.
La difficulté est qu'aucun acteur privé ne peut, seul, résoudre ce problème. Les règles anti-concurrence - légitimes par ailleurs - empêchent les assureurs de s'entendre entre eux pour maintenir une couverture universelle. La compétition pousse chacun à sélectionner les meilleurs risques. C'est logique, c'est sain dans un marché ordinaire. Mais sur des risques territoriaux aussi inégaux que ceux que crée le dérèglement climatique, cette logique pure peut conduire à l'exclusion de populations entières (comme on l’a dit souvent les moins mobiles, les moins aisées, celles qui n'ont pas choisi leur exposition).
La réponse juste n'est donc ni l'abandon au marché, ni la socialisation totale. C'est ce que Pierre Vaysse formule directement : le minimum d'intervention étatique nécessaire pour résoudre ce que le marché ne peut pas résoudre seul, sans dégrader ce que le marché fait mieux que personne. Le minimum qui maintient le signal. Le minimum qui préserve l'incitation à la prévention. Le minimum qui évite que les conséquences du risque se concentrent systématiquement sur les épaules de ceux qui en ont le moins les moyens.
Cet équilibre n'est pas un état stable.
Il se redéfinit à chaque vague de sinistres, à chaque révision du régime CatNat, à chaque arbitrage territorial. Il n'existe pas de formule universelle. Mais il existe une boussole : tant que le prix dit quelque chose sur la réalité du risque, le système peut apprendre et s'adapter. Le jour où il ne dit plus rien, le problème devient insoluble pour les assureurs, pour l'État, et pour nous tous.

