“Assurer, c’est faire société”
Grand entretien avec Pierre Vaysse - directeur financier, directeur général délégué et membre du Comité exécutif d’Allianz France - sur l’assurance face au défi climatique.
27 février 2026
Temps de lecture :
5 min
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À mesure que les événements climatiques se multiplient, l’assurance cesse d’être un simple produit financier pour devenir un révélateur de nos choix collectifs. Mutualisation, prévention, solidarité territoriale : face à la montée des risques, le modèle assurantiel français est sommé de se réinventer. Dans cet entretien, Pierre Vaysse, membre du comité exécutif d’Allianz France, éclaire les mécanismes de l’assurance et interroge ce qu’ils disent, en profondeur, de notre capacité à « faire société ».
Propos recueillis par Le Blog de l’assurabilité
Blog de l’Assurabilité - Vous portez un titre qui sonne technique. Si on vous croise à un dîner, vous répondez quoi quand on vous demande “vous faites quoi dans la vie ?”
Pierre Vaysse - Je m’occupe de la partie d’Allianz qui protège les biens et les responsabilités : l’habitation, l’auto, les entreprises, les collectivités… et, plus largement, de la question suivante : comment continuer à sécuriser les projets des gens quand les risques deviennent plus fréquents, plus coûteux, plus difficiles à prévoir ?
Ce qui est intéressant, c’est que cette question n’est pas seulement économique : elle touche à notre capacité à “faire société”. Parce que l’assurance, au fond, c’est une idée simple : on accepte de mettre en commun une partie de nos moyens pour que personne ne soit détruit par un accident de la vie.
BDA - On part du tout début : c’est quoi, “notre modèle assurantiel” ?
Pierre Vaysse - C’est la mutualisation. Beaucoup de personnes cotisent, et quand un sinistre arrive à l’un d’entre nous, le collectif des assurés permet d’indemniser.
On caricature parfois en “pot commun”, mais un pot commun très encadré : on calcule, on anticipe, on régule. Et on le fait parce que certains risques sont, par nature, impossibles à porter seul. Une maison détruite, une responsabilité civile lourde, une entreprise à l’arrêt : ce sont des coûts qui dépassent l’individu.
BDA- Donc l’assurance, ce n’est pas juste un service. C’est un pacte.
Pierre Vaysse - Oui. Et comme tous les pactes, il tient tant qu’il est compris et accepté.
Le jour où le sentiment domine que “je paie pour les autres”, ou que “le système est injuste”, tout se fragilise. C’est pour ça que l’assurabilité renvoie à une question très profonde : qu’est-ce qu’on accepte de partager ? Et comment ?
BDA - Dans vos prises de parole récentes, vous dites en substance : “les risques montent, donc le modèle doit s’adapter”. Qu’est-ce qui change vraiment ?
Pierre Vaysse - Deux choses se combinent.
D’abord la fréquence : des événements qui étaient rares deviennent réguliers. Ensuite l’intensité : quand ça frappe, ça coûte plus cher. Et cette double dynamique bouscule l’équilibre de la mutualisation : si les sinistres deviennent trop fréquents ou trop lourds, le coût remonte mécaniquement dans les primes, et ça pose tout de suite une question d’accessibilité. C’est exactement ce qui fait de l’assurabilité un sujet public.
BDA - Et là, on arrive au nœud : est-ce que le système est “viable” sur le long terme ?
Pierre Vaysse - La bonne question n’est pas “est-ce que ça va casser demain ?” La bonne question, c’est : quelles conditions permettent de le faire durer ?
Le modèle tient si on agit sur ce qui rend les risques assurables : la prévention, l’adaptation, la compréhension. Si on ne fait que réparer, on joue en permanence après la bataille.
BDA - En France, on a une particularité : le régime CatNat. À quoi sert-il, au fond ?
Pierre Vaysse - À éviter une société à deux vitesses face aux catastrophes naturelles.
Certains risques sont très géographiques : l’inondation, la sécheresse sur certains sols, les mouvements de terrain… Si on laisse un marché “pur”, la tentation est simple : concentrer l’assurance sur les zones les moins exposées, et rendre l’assurance hors de prix - voire indisponible - dans les zones très exposées. CatNat organise une forme de solidarité plus large, avec des règles communes.
BDA - Mais si les catastrophes deviennent plus fréquentes, cette solidarité peut-elle tenir ?
Pierre Vaysse - Elle tient tant que la société la considère légitime, et tant qu’on met en face une stratégie d’adaptation. Sinon, on glisse vers une forme de fatigue collective : “pourquoi reconstruire ici, encore, si on sait que ça recommencera ?” Et là, l’assurance devient un miroir très direct de nos choix d’aménagement du territoire.
Prévenir plutôt que réparer : le levier le plus sous-estimé de l’assurabilité
BDA - Vous insistez beaucoup sur la prévention. Pourquoi ce point revient-il autant ?
Pierre Vaysse - Parce que c’est le levier le plus sous-estimé.
D’abord, il y a des risques “mal compris” : la sécheresse, par exemple, n’est pas toujours perçue comme un risque majeur, alors que ses effets peuvent être structurels sur le bâti. La prévention sert à rendre ces risques visibles et intelligibles. Ensuite, la prévention peut réduire le coût des sinistres : mieux construire, mieux protéger, mieux adapter. Et si le coût baisse, on “re-rend” le risque assurable.
BDA - Il y a un paradoxe : pourquoi un assureur investirait en prévention si l’assuré peut partir chez un concurrent l’année suivante ?
Pierre Vaysse - C’est une vraie question économique. Une partie de la prévention doit être pensée à l’échelle collective, justement pour éviter que celui qui investit ne soit le seul à payer, et que d’autres ne récupèrent le bénéfice sans effort. Mais c’est aussi là qu’on voit que l’assurance n’est pas qu’un marché : c’est une infrastructure sociale. La culture du risque, l’adaptation du bâti, certaines normes… dépassent le contrat individuel.
BDA - En creux : la prévention, c’est une façon de maintenir le “faire société”.
Pierre Vaysse - Oui, parce qu’elle relie la responsabilité individuelle à la solidarité collective. Si je réduis ma vulnérabilité, j’allège la charge mutualisée. Et si la société investit dans des normes, de l’information, des protections, elle protège le collectif sans renoncer à la justice sociale.
Responsabilité individuelle, solidarité collective : le vrai arbitrage
BDA - Autre point très intéressant : l’assureur collecte beaucoup d’argent. Est-ce que cet argent peut devenir un levier de prévention à grande échelle ?
Pierre Vaysse - Il peut et il doit. Les assureurs sont aussi des investisseurs. Donc la façon dont on investit compte : elle peut soutenir des trajectoires plus résilientes, et éviter d’aggraver des risques qu’on devra ensuite indemniser. C’est un sujet explicite chez Allianz : repenser le modèle assurantiel, ce n’est pas seulement ajuster des primes, c’est aussi agir sur les causes et sur la résilience.
BDA - Est-ce qu’il existe une fin possible à ce système ?
Pierre Vaysse - Il existe des limites théoriques, oui.
La première est sociale : si une majorité refuse la solidarité, le pacte se délite. La seconde est matérielle : si les événements deviennent si fréquents et si coûteux qu’aucun mécanisme (prévention, mutualisation, solvabilité) ne suffit, alors il faut changer les règles du jeu - pas seulement celles de l’assurance, mais celles de l’aménagement, de la construction, de l’adaptation. Mais ce qui me frappe, c’est que ces limites ne sont pas une fatalité : elles sont le résultat de choix. Et donc elles peuvent être évitées si l’on décide d’agir assez tôt.
BDA - En une phrase, “l’assurabilité”, c’est quoi ?Pierre Vaysse - C’est la capacité d’une société à organiser la solidarité face au risque, tout en réduisant ce risque par la prévention et l’adaptation.