Le matin, il fait une demi-heure de sport, lit Les Échos, puis part à la rencontre de ses équipes nombreuses au sein d’Allianz. Pour lui, une journée de travail réussie,, c’est une journée dans laquelle “des personnes se sont alignées” et deux ou trois nœuds ont été défaits.
Pierre Vaysse revendique une approche “ingénieur” de l’assurance : partir des faits, des modèles et des incitations. Formé à la modélisation et à la finance, passé par Londres puis par la banque d’investissement avant de rejoindre Allianz France en 2012, il a progressivement basculé du “transfert de risque” financier vers le cœur du métier d'assureur au plus près des sinistres et des arbitrages de souscription.
Depuis 2023, il siège au comité exécutif d’Allianz France et dirige l’unité Assurances de biens et de responsabilités (IARD) : un périmètre qui couvre la tarification, les règles de souscription, la gestion du portefeuille dans la durée, et l’équilibre technique (réassurance incluse). Entre 2021 et 2023, il était passé par la santé et la prévoyance collectives, expérience qu’il cite volontiers comme un “accélérateur” de réflexion sur la frontière entre risques socialisés et risques assurés par le privé. En 2026, il devient directeur financier et directeur général délégué de l’assureur en France.
Son sujet du moment : l’assurabilité, un nom que tout le monde prononce sans le comprendre vraiment. C’est pour ça qu’il cherche à le remettre au bon endroit dans le débat public. Dans une tribune publiée dans Les Échos fin 2024, il plaide pour “repenser” les modèles assurantiels face à la montée des risques et insiste sur un point de méthode : l’assurance est un outil de mutualisation et un capteur de risque ; quand elle devient difficile, c’est d’abord le signal que le risque sous-jacent se dégrade.
Cette ligne de conduite irrigue aussi les prises de parole autour de la Chaire de l’Assurabilité (Allianz France / ENSAE/Institut Polytechnique de Paris / Fondation du Risque), lancée pour produire des travaux sur la modélisation, les mécanismes de transfert et la prévention, avec l’idée de rendre les résultats accessibles au-delà du cercle des spécialistes. Car l’Assurabilité n’est pas juste l’affaire de quelques experts. C’est bien l’affaire de tous. Puisque ultimement elle interroge notre vivre ensemble.
Pierre Vaysse défend un équilibre assumé : marché privé dès qu’ il fonctionne, intervention publique quand il ne fonctionne plus seul, mais “le minimum nécessaire”, pour éviter de casser le signal-prix et donc l’incitation à la prévention. Pour lui, la prévention et les normes d’aménagement comptent autant que l’indemnisation, et la question n’est pas seulement “qui paye ?” mais “qui décide de réduire le risque, et comment ?”.
Et au fond, c’est là que Pierre Vaysse déplace vraiment le projecteur. L’assurabilité n’est pas un débat technique réservé aux actuaires ; c’est une question politique au sens noble : qu’est-ce qu’on accepte de partager, qu’est-ce qu’on laisse à la responsabilité individuelle, et à partir de quel moment décide-t-on collectivement que le risque devient un enjeu de cohésion nationale. Quand les sinistres se répètent, quand les risques se cumulent et résonnent entre eux, ce n’est pas seulement un contrat qui se renégocie chaque année : c’est notre pacte de solidarité qui se met à grincer.
Dans ce monde plus volatil, la mutualisation redevient une idée centrale ; mais une idée exigeante. Mutualiser ne veut pas dire effacer le signal, ni nier le réel, ni faire comme si “tout le monde pourra rester partout”. Cela veut dire organiser, avec lucidité, ce que l’on veut protéger ensemble : des territoires, des activités, des modes de vie. Et surtout réapprendre à prévenir, à arbitrer, à choisir - parce que le coût du risque finit toujours par se déplacer : soit il est assumé en amont par des règles, des investissements et de la prévention, soit il est payé en aval, plus brutalement, par l’exclusion, la fracture et la défiance.
C’est cette tension qu’il veut rendre visible : entre l’économie et le lien social, entre le marché et la règle commune, entre la liberté de chacun et la responsabilité de tous. Et si son combat est autant un combat de pédagogie, c’est parce qu’il pressent que le cœur de l’assurabilité n’est pas dans les modèles, mais dans le récit collectif qu’on sera capables de reconstruire face aux risques : un récit où l’assurance n’est plus l’accusé commode, mais l’un des outils discret, imparfait, mais indispensable du “faire société”.